
Et si la France redevenait une nation productrice d’armes… mais en startup mode ?
Parler d’innovation en matière de défense, en France, est un exercice périlleux. L’écosystème tech y voit un terrain miné, le débat public confond engagement industriel et bellicisme, et l’appareil d’État reste figé dans une mécanique d’appels d’offres lourds et d’investissements planifiés à dix ans.
Pourtant, à l’heure où les conflits s’intensifient aux frontières de l’Europe, une évidence s’impose : notre modèle industriel de défense ne répond plus à l’urgence stratégique ni au rythme de l’innovation technologique.
Le précédent américain : quand les startups prennent le relais du Pentagone
Aux États-Unis, Palmer Luckey, fondateur d’Oculus, a lancé Anduril avec l’idée de construire des systèmes de défense comme on construit des produits tech. Livrer vite, financer en capital privé, s’émanciper du cycle budgétaire militaire.
Résultat ? En moins de dix ans, Anduril déploie des drones autonomes, des tours de surveillance IA, des systèmes anti-drones et des micro-jets de combat… sans passer par les appels d’offres classiques. Elle vient même de reprendre à Microsoft un contrat IVAS à 22 milliards de dollars pour équiper les soldats américains en vision augmentée.
Le modèle change. On ne parle plus de “contractors” mais de “product companies”. Ce sont des entreprises qui investissent avant d’être sélectionnées, qui assument le risque produit, et qui livrent des solutions prêtes à l’emploi — bien avant que la bureaucratie ne boucle sa consultation.
Et la France, dans tout ça ?
Nous continuons à penser la défense comme une cathédrale industrielle, réservée à quelques grandes maisons : Thales, Safran, Dassault, KNDS… Un modèle qui a ses mérites, mais qui peine à répondre aux exigences actuelles de vitesse, de modularité et d’intégration logicielle.
Trois blocages majeurs empêchent l’émergence d’un Anduril français :
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- Une dépendance aux cycles budgétaires du ministère des Armées.
- Des délais de livraison incompatibles avec les menaces contemporaines.
- Une frilosité persistante des investisseurs face aux sujets dits “régaliens”.
Et pourtant, les conditions sont réunies. La France dispose d’ingénieurs de haut niveau, d’un tissu deeptech fertile, d’une base industrielle de défense solide. L’Agence de l’innovation de défense (AID) et le fonds Definvest sont des signaux positifs, mais insuffisants à ce jour pour déclencher un véritable choc de productivité stratégique.
Ce qu’il nous manque ? Une doctrine.
Nous avons besoin de startups prêtes à assumer le risque. Et d’un État prêt à les accompagner sans les enfermer. Cela implique trois ruptures concrètes :
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- Renverser la logique du besoin exprimé. Concevoir en amont des produits interopérables, capables d’adresser des usages tactiques identifiés (détection de drones, guerre électronique, cybersécurité de terrain).
- Normaliser l’investissement dans les technologies duales. La défense ne doit plus être un tabou pour les fonds VC. Il est temps de reconnaître qu’un drone autonome n’est pas moins éthique qu’un algorithme publicitaire.
- Accélérer l’accès aux marchés publics. La DGA doit pouvoir contractualiser plus rapidement sur des produits prêts à l’emploi, en s’inspirant des approches “Fast Track” du DIU américain.
L’enjeu n’est pas simplement industriel. Il est géopolitique.
Dans un monde fragmenté, réarmé, accéléré, la souveraineté technologique ne se décrète pas — elle se construit. Et elle se construit à la vitesse des ingénieurs, pas à celle des procédures.
Si la France veut peser dans la compétition stratégique des prochaines décennies, elle devra accepter que ses futurs champions de la défense porteront parfois des hoodies, travailleront sur des cycles courts, prototyperont vite, itèreront sans attendre validation. Elle devra aussi assumer que l’autonomie militaire ne peut reposer uniquement sur un socle industriel du siècle dernier.
L’innovation de défense n’est plus un monopole étatique. C’est un enjeu d’écosystème. Et comme tout écosystème, il ne survivra que s’il sait attirer les talents, mobiliser le capital, et livrer vite.